Avant de commencer votre lecture, reportez-vous, si le coeur vous en dit, à la publication de ces deux précédents posts :
*
Suite et fin des entretiens de Marie Scheikevitch avec Roger
Pillaudin. Dans le prolongement de la dernière émission résumée dans le post
précédent (cf. Émission 9), les trois dernières émissions sont consacrées à
Marcel Proust, son personnage, puis sa personne et au travers de ceux-ci, de
temps en temps, son œuvre. Elles s’écoutent encore une fois avec délectation
pour la qualité de la langue parlée, la vivacité d’esprit de Marie Scheikevitch, sa mémoire sans faille et les reflets de l'accent russe dans sa voix qui roule.
Émission 10 : Marcel Proust (rencontre et amitié) (première diffusion : 18 septembre 1960)
Marie Scheikevitch voit Marcel Proust pour la première fois
en 1905 chez Madeleine Lemaire (1845-1928), artiste peintre. Un soir, je
remarquai au fond de l’atelier, dans un groupe, un jeune homme très pâle avec
des yeux admirables. (…) Ses
gestes étaient souples, ses mains longues et fines. (…) La voix de Marcel était très étrange. Elle avait
plusieurs registres. De confidentielle, elle s’enflait par moments pour devenir
éclatante. Puis s’éteignait peu à peu dans un murmure. (4’24’’) À cette époque, Marie Scheikevitch ne
connaît que les premiers livres de Proust (Les plaisirs et les jours et les traductions de Ruskin), puis quelques
facettes de sa personne grâce aux indiscrétions de ses amis. Même si peu croient
à son génie littéraire, sa constitution fragile et son mode de vie original
font parler, et dans les salons, préparent déjà sa légende. Reynaldo Hahn, un jour que nous dînions
chez Caroline Reboux [modiste] (…)
me dit mystérieusement que Proust était en train d’écrire un livre qui ferait
sensation et il me pria de m’intéresser à son œuvre. Je lui promis que, étant très liée avec Adrien Hébrard qui
était le directeur du Temps, je
lui en parlerai. Reynaldo m’a
dit : _ Il ira vous voir. (…) Proust
vint me voir, sans me prévenir d’ailleurs. Cependant, soit par discrétion, soit
pour se rendre compte pendant cette première visite si j’étais digne ou non d’apprendre quelque chose de l’oeuvre qui était déjà tout l’intérêt de sa vie,
chaque fois que la conversation approchait du sujet de son livre, par une
manœuvre très habile, il évitait d’en parler. (9’14’’) Ainsi, la conversation s'embarque du côté de la littérature russe et surtout de la musique russe, très en vogue à ce moment dans les représentations données de Serge Diaghilev (1872-1929). Au
moment de son départ, je me risquai de lui dire que j’avais lu tout ce qu’il
avait publié jusqu’à ce jour. Il me regarda avec méfiance, se rassit, et
insidieusement me posa des colles. Je compris qu’il me faisait passer une
espèce d’examen déguisé.