Re-vivre sa vie : La montre magique (1949), Les mardis du cinéma (1997), Mauvais genres (2014), Cinéma vérité (1968)

06/05/2019


>> Télécharger le PDF de ce post (11 pages, texte et images)

Photogramme de Je t'aime je t'aime, d'Alain Resnais (1968). Claude Ridder (Claude Rich) devant trois montres : « Une course de temps : le temps du bureau contre le temps du dehors. _ Et qui gagne ? _ Je ne sais pas encore. » (32'21'')



Faire pause. Revenir en arrière. Et vivre à nouveau, en connaissance de cause, une minute ou vingt années de passé. Rien de plus merveilleux, mais « se réveiller dans un autre temps, c’était naître une seconde fois adulte. Le choc était trop fort. » (8'08'') dit la voix off du film La jetée  réalisé par Chris Marker. Cette citation pourrait résumer tout ce qui va suivre. À partir de la fiction radiophonique La montre magique (première diffusion le 27 juin 1949) qui expose les pérégrinations d’un homme condamné à revivre sa vie depuis l’enfance, j’ai entrepris de comparer plusieurs types de voyages dans le temps, au cinéma. Dans la mesure du possible, les films abordés sont corrélés à des archives radiophoniques les concernant.

Suzy Mante-Proust à propos de son oncle Marcel : La boite de pandore (25 juin 1971) + À la recherche d'un film proustien (26 octobre 1983)

07/02/2019


>> Télécharger le PDF de ce post (8 pages texte et images)

Parmi les archives radiophoniques que détient le site Internet de France Culture sur et autour de Marcel Proust et d’À la recherche du temps perdu, il en est une, a priori inédite depuis sa première diffusion le 23 janvier 1997, que la station vient de mettre en ligne. Il s’agit de l’émission Lieux de mémoire avec Jean-Yves Tadié, Antoine Compagnon, Thierry Laget, Jean-Marc Leri et le chef Alain Senderens, produite par Philippe Garbit (descendre jusqu'au point n° « 3/ »). Nous nous en réjouissons et en même temps nous en étonnons. Pourquoi Philippe Garbit qui a récemment consacré deux nuits spéciales à Marcel Proust (L’agenda retrouvé de Marcel Proust, 21 novembre 2015 et Une nuit au café concert avec Marcel Proust, 11 juin 2017) n'a t-il pas soumis plus tôt cette archive au choix des invités censés composer le menu des programmes ? L'éventualité de la modestie se pose pour le producteur des Nuits de France Culture qui semble être un connaisseur de longue date de l'oeuvre de Marcel Proust. Mais rien n'est moins sûr. Déroulons le fil.

À l'origine du langage : Surpris par la nuit (04 décembre 2007) + La Série Documentaire (28 juin 2018)

17/12/2018

>> Télécharger le PDF de ce post (5 pages texte)

J’étais vraiment comme un ange qui, déchu des ivresses du Paradis, tombe dans la plus insignifiante réalité. Et de même que certains êtres sont les derniers témoins d’une forme de vie que la nature a abandonnée, je me demandais si la musique n’était pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes. Elle est comme une possibilité qui n’a pas eu de suites, l’humanité s’est engagée dans d’autres voies, celle du langage parlé et écrit.
Marcel Proust, La Prisonnière, p. 246.

Du 04 au 06 décembre 2007, Surpris par la nuit diffusait une série de trois émissions intitulée « Aux sources de la parole ». Dans la première d’entre elles consacrée aux chants des oiseaux, le producteur Nicolas Fontaine initie les oreilles de l’auditeur aux sons puissants mais farouches des oiseaux. Pour les susciter, il commence d’abord par les imiter en compagnie de Michel Boccara, ethnologue, qui lui confie : Il faut devenir animal, un peu comme le chaman. Il faut que l’oiseau nous prenne pour un oiseau. Donc ça demande un art de la métamorphose que savaient très bien pratiquer nos ancêtres. À ce moment, on peut arriver à parler ensemble. (5’00’’) Dans son sillage, Pierre Palengat, preneur de son animalier, dévoile sa méthode d’approche : Je m’habille en vert (…), je marche comme un indien, je ne fais pas craquer une seule brindille en me déplaçant. Quand j’entends un oiseau dans un arbre à trente mètres, (…) ça peut prendre dix minutes. Par exemple, l’oiseau, quand il chante, ne peut pas entendre les bruits environnants tellement il chante fort. (…) Donc dès qu’il chante, je fais trois pas. Il s’arrête, je m’arrête. (…) Et petit à petit, j’arrive à deux, trois mètres de l’oiseau. (10’30’’)

Jean Oury à La Borde : Le point du 7e jour, Profils perdus, À voix nue, Sur les docks

15/10/2018

>> Télécharger le PDF de ce post (8 pages, texte et images)

Jacques : D'abord, c'est vous qui m'avez rendu malade. La société en général. Et maintenant, je vais mieux, grâce à la société aussi et je voulais vous donner un conseil, si vous permettez. Ne parlez jamais de votre santé à un médecin. Parce qu'il pourrait vous asservir. Je ne suis pas asservi ici, mais je suis offert aux médecins. Photogrammes de La moindre des choses, de Nicolas Philibert (1996).


Curieux destin que celui de ce patronyme : « Oury ». Vaguement entendu il y a des années, puis revenu de proche en proche avec le temps, je n’imaginais pas le nombre d’heures répertoriées à son sujet sur l’Inathèque. Reçu jusqu’alors comme un simple nom de médecin de famille en valant bien un autre, Jean Oury (1924-2014) est non seulement psychiatre, mais également théoricien et professeur, héritier de la psychothérapie institutionnelle imaginée par François Tosquelles et fondateur de la clinique de La Borde. Toutes ces facettes multiplient d’autant les approches de sa vie par la radio.

Pour ne pas disperser le propos et ne pas rendre les transcriptions interminables, j’ai choisi de retenir dans ces lignes les seules archives qui ont trait à la clinique de La Borde. Bien sûr, des dé-borde-ments seront nécessaires pour embrasser la considérable entreprise mise en œuvre par Jean Oury. Comme la voix du psychiatre a été sollicitée à de nombreuses reprises entre 1974 et 2014 (dans le corpus consulté), des sauts dans le temps permettront de coller des réflexions qui se rejoignent. Écoutons sans plus tarder comment Jean Oury décrit La Borde 21 ans après son arrivée dans l'émission Le point du 7e jour : Une maison sans clôture, la clinique de La Borde  (première diffusion le 21 avril 1974) :

Appendice : Jeanne Moreau dans Les mardis du cinéma (04 décembre 1984)

08/10/2018


Le 27 avril 1983, France Culture diffusait une émission en trois parties exclusivement consacrée à Jeanne Moreau intitulée Comme ça. D’une durée totale de 3h45, cette archive déposée sur le site de France Culture le jour de la mort de l’actrice le 31 juillet 2017 a été l’objet d’une brève recension dans un post sur ce blog à lire et écouter ici : Jeanne Moreau : Comme ça (27 avril 1983)

Un an plus tard, le 04 décembre 1984, la finesse d’analyse et les souvenirs de Jeanne Moreau étaient de nouveau sollicités à l’occasion de l’émission Les mardis du cinéma : Joseph Losey parmi les siens, qui rendait hommage au cinéaste mort six mois plus tôt, le 22 juin 1984. Interviewée par Dominique Rousset, l'héroïne du film Eva (1962) revenait sur sa collaboration étroite avec Joseph Losey, leur rencontre en Bretagne et leur complicité sur les plateaux de cinéma. Ensemble, ils ont tourné trois films : Eva (1962), Monsieur Klein (1976) et La truite (1982).

Les speakers de la Radiodiffusion : Tribune de Paris (05 août 1947 + 08 octobre 1948)

15/09/2018


>> Télécharger le PDF de ce post (9 pages, texte et images)

Rien n’a changé depuis les années 1950. Il est toujours aussi difficile pour un professionnel de la radio de s’exprimer correctement, sinon convenablement au micro. Savonnages, fautes de langue, défaut d'articulation, hésitations sont courants à l'antenne, a fortiori quand les voix sont nouvelles et un peu tétanisées par l'enjeu du direct. Ceux qu’on appelle aujourd’hui les « producteurs » racontent souvent ce rêve qu’ils ont en commun de se retrouver face à un invité au sujet duquel ils ont tout oublié. Une scène onirique qui traduit l’angoisse du savoir friable mais aussi la pression des responsabilités, et peut-être en creux la fragilité de l'expérience. Si cette dernière n’émerge pas à leurs consciences, au moins les auditeurs sont-ils en droit de se la poser, quand en allumant par exemple leur poste à l’écoute des programmes actuels de France Culture, ils subissent un niveau de langue familier et des phrases dénuées de construction syntaxique. C’était une parenthèse.

Il faut croire, dans ce qui va suivre, que les performances mises en oeuvre par les producteurs diffèrent peu de celles réalisées autrefois par les « speakers ». A priori guère différents de leurs homologues télévisuels, les speakers radiophoniques étaient des lecteurs agiles de textes dont ils n’étaient pas les auteurs, mais qu’au besoin ils amendaient ou corrigeaient grâce à leur culture générale. Pour cette raison, ils entraient sur concours à la radiodiffusion à l'issue d'épreuves multiples et difficiles.

Guidés par le même souci d’être compris, les producteurs comme les speakers n’ont (et n'avaient) pas d’autres choix que de convertir un texte écrit en langue « vivante » pour gagner l'attention des auditeurs. Cette anticipation orale du papier est appelée le style radiophonique par André Delacour qui l'emploie en 1947 dans l’émission la Tribune de Paris intitulée : Procès du speaker de radio (première diffusion le 05 août 1947 sur le programme national) :

10’57’’ : Il faudrait arriver tout de même à prendre une habitude d’esprit qui deviendrait une habitude de langage. Et alors, petit à petit, à éliminer de sa pensée tout ce qui est accessoire (...). Mais enfin, il faudrait faire pour un style radiophonique ce que faisait le fameux dessinateur [Jean-Louis] Forain (1852-1931) pour ses caricatures. Il faisait un dessin complet, puis il effaçait trait par trait tous ceux qui n’étaient pas essentiels. Il en gardait trois ou quatre caractéristiques et qui donnaient à ses dessins un relief extraordinaire. Il faudrait faire exactement la même chose pour les textes radiophoniques.

C’est grâce à l’émission Radio archives, produite par Claire Chancel, intitulée : Les speakers à la radio (première diffusion le 02 novembre 1990) réunissant des extraits de deux numéros de la Tribune de Paris que nous avons pris connaissance des débats soulevés par la légitimité des speakers à la radio. Entre 1947 et 1948, leur rôle et leur place sont âprement disputés sur la place publique et même franchement contestés. À l’écoute des éléments mis en jeu, chacun constatera le haut niveau d’exigence demandé de part et d’autre du poste à ces passeurs, et reconnaîtra la contemporanéité des thèmes débattus : la langue et sa prononciation, la course à l’information, la compétence des professionnels, les récriminations des auditeurs.

Guimard et l'art nouveau : Métropolitains (19 novembre 2003) : le Castel Béranger (1-3)

17/06/2018


>> Télécharger le PDF de ce post (9 pages, texte et images)

Il existe un monde Guimard, et d’une certaine manière, ce monde est totalitaire, visuellement s’entend, dit Alain Blondel dans son introduction à la journée d’études organisée le 13 octobre 2017 au musée des arts décoratifs, intitulée : Autour d’Hector Guimard pour le 150e anniversaire de sa naissance

Un monde Guimard, sans doute, mais d’émissions d’envergure qui s'ingénient à le présenter, une seule en 60 ans selon l’Inathèque, toutes radios confondues. On peine à le croire. En attendant de voir un jour ou l’autre le programme des Nuits de France Culture exhumer quelques trésors des archives (les lacunes régulièrement observées dans les référencements nous le laissent raisonnablement espérer), réjouissons-nous d’écouter l’émission Métropolitains diffusée le 19 novembre 2003 : Hector Guimard et l’art nouveau. François Chaslin y recevait Roger-Henri Guerrand (1923-2006), Jean-Pierre Lyonnet, Frédéric Descouturelle, André Mignard (ingénieur à la R.A.T.P.), David Poullard et Michel Rodriguez (conducteur de métro).

Soyons francs, l’émission est brouillonne et la parole mal distribuée. Les invités spécialistes de Guimard n’ont pas le loisir de s’exprimer en longueur et l’un d’entre eux, David Poullard, typographe, est même oublié dans le débat. Dans l’espoir de fortifier ces malheureuses 35 minutes cumulées d’émission consacrées à Guimard, j’ai choisi de suivre comme fil rouge les éléments de la discussion en les adossant à d’autres sources de connaissance : web, textuelles et visuelles.

Guimard et l'art nouveau : Métropolitains (19 novembre 2003) : l'ouverture du métro (2-3)

>> Télécharger le PDF de ce post (8 pages, texte et images)

Après avoir détaillé la réception du castel Béranger par ses critiques à la fin du XIXe siècle, revenons à l'écoute de l'émission Métropolitains diffusée sur France Culture le 19 novembre 2003. Dans cette deuxième partie, nous évoquerons précisément les ensembles conçus par Guimard pour le métropolitain.

*

Dans son livre Guimard perdu : histoire d’une méprise, Jean-Pierre Lyonnet documente, depuis les plans architecturaux qu’il redessine jusqu’aux vestiges des édifices détruits, les traces du désastre Guimard. À 23’55’’ : François Chaslin, producteur de l’émission : En peu d’années, [Guimard] mène à leur terme 53 projets, 3 étaient provisoires, donc c’est normal qu’ils aient été détruits, deux [ont été] victimes de la guerre - dont la villa La Surprise à Cabourg, et 21 détruites. Cela fait 26 sur 53, presque la moitié. (…) Le premier [projet] est détruit presque instantanément : La salle Humbert de Romans, au bout de 4, 5 ans. (…) Et puis, il y a ces villas extraordinaires, le Castel Henriette par exemple, qui perd son campanile dès la première année, qui était mal construit.Il devait être creux à mon avis, lui répond un invité. Le Castel Henriette est détruit en 1969, au moment où le nom Guimard commence d’entrer dans les livres d’histoire et en dépit de l’appel lancé auprès du ministre de la culture de l’époque André Malraux, qui dira je pense : « Guimard ? Connais pas » alors qu’il venait de sauver la Villa Savoye 3 ou 4 ans avant [de Le Corbusier, à Poissy, 78300] et qu’on venait aussi de classer pour la première fois un immeuble de Guimard, [son hôtel particulier] en 1964 (122, avenue Mozart, Paris 16e).

Guimard et l'art nouveau : le Castel Henriette au cinéma (3-3)

07/06/2018


>> Télécharger le PDF de ce post (10 pages, texte et images)

Cet appendice aux posts Guimard et l’art nouveau : Métropolitains (19 novembre 2003) (1-3) et (2-3) se propose de retracer les « apparitions » du Castel Henriette au cinéma. Achevé entre 1899 et 1900, le Castel Henriette sis à la hauteur du 46 rue des Binelles à Sèvres (92310) perd son campanile dès la première année (bas, gauche), et s’adjoint un agrandissement vers 1903, d’après le site du Cercle Guimard (voir encadré rectangulaire, haut et bas gauche). Sans doute abandonné au début des années 1960 par la famille de sa commanditaire, Madame Hefty, il est reconverti en décor de cinéma pendant 5 ans, et finalement détruit en mars 1969 en dépit d’une campagne lancée pour sa préservation. Deux photos de Laurent Sully Jaulmes en témoignent et nous permettent de constater ce qui a survécu à cette disparition : le muret supportant l’ancienne grille dessinée par Guimard, aujourd’hui dévolu à une clôture de hauteur comparable (voir ellipses).

Haut, gauche : le Castel Henriette en 1965 (photogramme du film What's new Pussycat, de Clive Donner) ; haut, droite : copie d'écran Google map (septembre 2017) du 46 rue des Binelles, à Sèvres (le muret cerclé en blanc semble avoir résisté à la démolition du Castel). Bas, gauche, vue du Castel Henriette à sa livraison : avec son campanile-belvédère en 1900. Centre et bas, droite, photos de Laurent Sully Jaulmes dégotées dans le document PDF écrit par Philippe Sabourdin (les images ont manifestement été retouchées au niveau du ciel)

Vladimir Jankélévitch : Agora (07 février + 24 décembre 1980)

26/03/2018


>> Télécharger le PDF de ce post (3 pages texte)

Vous trouverez ci-dessous les comptes rendus de deux émissions Agora qui recevait à deux reprises en 1980 le philosophe Vladimir Jankélévitch (1903-1985) âgé de 77 ans.

*

Agora : Le je-ne-sais-quoi et l'identité, par Jacques Paugram, avec Vladimir Jankélévitch (première diffusion : 07 février 1980)

Au micro de Jacques Paugram pour la parution de trois livres ayant pour titre commun Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Vladimir Jankélévitch se défend d'ajouter un concept à la liste de concepts déjà longue qui meublent l’histoire de la philosophie. Par la négative il dissocie le je-ne-sais-quoi de toute connotation romantique qui ménagerait une part à l’ineffable ou au charme des poètes du XIXe siècle. (3’28’’) Non, la notion étudiée puisqu'on ne peut l'appeler concept, est née à l’époque rationaliste en France et en Espagne, chez Baltasar Gracian notamment (1601-1658) qui dans le vocable « el despejo* » exprimait la désinvolture, la grâce, l’aisance, une espèce de laisser-aller. En France, on la trouve dans les Oraisons funèbres de Bossuet (1680) et dans un chapitre de L’essai sur le goût de Montesquieu (1757). Avec cette entité forgée au XVIIe siècle, les rationalistes avaient trouvé le moyen de saisir tout ce surplus qu’on ne peut pas expliquer par la raison.

La Loi chez Kafka : journée spéciale (1983) + Les nouveaux chemins de la connaissance (2015)

14/02/2018


>> Télécharger le PDF de ce post (8 pages, texte et images)

Photogrammes extraits du Procès d'Orson Welles, 1962. À gauche, illustration de la parabole de la Loi (forteresse sans porte). À droite, K. (Anthony Perkins) referme la porte du tribunal.
Au chapitre IX du Procès (1925 ; 1933 pour la traduction française), Franz Kafka glisse au milieu d’un dialogue entre K. et l’abbé un fragment qui a sa place et sa fonction dans le cours de la narration mais qui en même temps s’en trouve détaché comme petit texte autonome (Derrida). Cet extrait est aujourd’hui communément appelé : Devant la Loi (Vor dem Gesetz) ou La parabole de la Loi. Devenu l’objet de nombreux commentaires au fil du temps, il a été analysé en 1983 par Jacques Derrida dans une journée spéciale sur France Culture célébrant le centenaire de la naissance de Kafka. 32 ans plus tard, le 22 avril 2015, il est à nouveau au cœur d’une discussion entre Denis Salas, magistrat et essayiste, et Adèle van Reeth dans Les nouveaux chemins de la connaissance. Avant d’en venir à leurs commentaires, offrez-vous une piqûre de rappel du texte de Kafka dans la traduction de l’édition folio classique :

Annexe : « Le cinéma et son double », Jean-Luc Godard, 1957

13/02/2018

En complément du post La loi chez Kafka : Journée spéciale (1983) + Les nouveaux chemins de la connaissance (2015) où est mis en regard le film Le faux coupable (The wrong man) d'Alfred Hitchcock avec la parabole de la Loi écrite dans Le procès de Franz Kafka, vous trouverez ci-dessous la critique du film écrite par Jean-Luc Godard dans Les cahiers du cinéma n°72 de juin 1957 intitulée : « Le cinéma et son double ».

La lumière du noir : Matinée des autres (2000) + Soulages : Le bon plaisir (1992)

30/01/2018


Mille noirs. Vous trouverez ci-dessous les comptes rendus de deux émissions qui se répondent : l'une est consacrée à la couleur noire d'un point de vue artistique, métaphysique, astrologique et ethnologique (La matinée des autres). Elle est émaillée de quelques considérations historiques de Michel Pastoureau puisées dans l'émission Les lundis de l'histoire. L'autre est une plongée dans la vie de Pierre Soulages. En 1992, le peintre a 73 ans et se déplace d'un atelier à l'autre, de Sète à Paris en passant par Conques. L'émission est résumée à la manière des synthèses détaillées de l'I.N.A. (Le bon plaisir).

*

Matinée des autres : La lumière du noir, par Pascale Lismonde, avec Sonia Rykiel, Bernar Venet, Claire Illouz, Bruno Pinchard, Marc Lachieze-Rey et un extrait des premières minutes du Bon plaisir de Pierre Soulages (première diffusion : 04 janvier 2000).

Pascale Lismonde : Noir d’encre, de suie, de fumée, de charbon calciné, cet atramentum dont parlait Pline l’Ancien, pigment fort apprécié par les peintres depuis l’antiquité, mais aussi par les calligraphes qui fondent un art fort prisé en Chine et au Japon. Œuvre noire des alchimistes, étape préparatoire de l’élaboration du grand œuvre, mélancholia (humeur noire) signe distinctif des génies créateurs à la Renaissance (…), chambre noire des expériences optiques (…). Noir des vêtements qui disent en occident la dignité, la distinction, mais aussi la perte, le deuil et la révolte. Le noir distingue, isole. Le noir n’est plus une couleur, il les détruit toutes. (…) (1'44'')

Howard Hawks : Les mardis du cinéma (1995) + L'humeur vagabonde (2015)

07/01/2018


Une fois n'est pas coutume, la lecture qui suit risque de donner le tournis à la molette de votre souris. Les photogrammes des films d'Howard Hawks (1896-1977), indispensables pour accompagner les paroles transcrites (et qu'on aurait même souhaité plus nombreux),  n'y sont pas pour rien.

Cela avait pourtant bien commencé. Comparer et relater deux émissions distantes de vingt ans en provenance de deux stations de radio différentes (française et suisse) n’avaient rien de sorcier. Il s’agissait tout au plus d’écouter 3 heures et demi de commentaires et d’analyses. Mais il s’est avéré difficile de croiser comme je l’imaginais Les Mardis du cinéma (France Culture, 1995) et L’humeur vagabonde (R.T.S., Espace 2, 2015). La première trop thématique se contente de tirer des lignes transversales entre quelques films d'Hawks en faisant croire qu’elles concernent toute l’œuvre. La seconde, chronologique, sépare à bon escient les films pour les envisager rigoureusement l’un après l’autre d’un point de vue biographique et cinématographique. Si d’aucuns diront qu’après tout, les deux approches peuvent se compléter, elles se succéderont néanmoins ci-dessous. Et allongeront d'autant le défilement de ce post...

Le don des langues : les chemins de la connaissance (2007) + Les regardeurs (2015)

07/12/2017


Du 28 mai au 01er juin 2007, Jacques Munier a proposé une série de cinq émissions cohérentes et instructives intitulées : Le don des langues, dans Les chemins de la connaissance. Je me propose ci-dessous d’en retracer les idées maîtresses incluant parfois les propos directs du producteur et des intervenants. Dans ces recensions brèves, je ne maugréerai pas contre l’impatience régulièrement perceptible de Jacques Munier, ni contre ses « voilà » lancés dès qu’une idée s’expose en longueur, ce qui n’est pas plus mal.

Le Corrège, Jupiter et Io, 1532-33, huile sur toile, Kunsthistorisches Museum, Vienne.
28 mai 2007 : « La langue oubliée », avec Daniel Heller Roazen

Ouverture sur les enjeux du mythe d’Io : dans Les métamorphoses d’Ovide, la nymphe Io est transformée en vache par Zeus et se signale en traçant les lettres de son nom sur le sol ; Arrêt sur le terme médical d’écholalie, phénomène observé dans certaines formes d’aphasie qui consiste à répéter la fin des phrases de son interlocuteur. Pris dans un sens plus large : toute parole contenant l’écho d’une autre parole ; Lecture du mythe de la tour de Babel ou comment la confusion des langues et la dispersion de l’humanité ont entraîné l'oubli de la langue première ; Proximité du babil enfantin avec l'originaire Babel : tous les sons de toutes les langues humaines y sont contenus avant de se perdre (Roman Jakobson) ; La langue « distinguée » après le babil conserve des résidus des sons premiers dans les interjections et les exclamations, ces bruits dits « insignifiants » ; Lecture d’un extrait des Confessions de Saint-Augustin (397-401) : sur la relation du langage corporel aux objets qu’il désigne ; Vitalité de la langue qui mute, et déclin de celle qui se fige (cas de la première lettre de l’alphabet hébreux, Aleph, dont on ne connaît pas la prononciation) ; Que reste-t-il de l’héritage celte (le son « u » de la langue) ? ; Lecture du Don de langue de Claude Louis-Combet (1992).

Katharine Hepburn, Cary Grant : Les mardis du cinéma (1987, 1988)

21/11/2017


Les Mardis du cinéma nous ont offert la chance de croiser les trajectoires de nombreux acteurs et réalisateurs, parmi lesquels Katharine Hepburn, Cary Grant, Humphrey Bogart et l’un de leurs metteurs en scène commun, Howard Hawks. Inutile d’avoir absorbé l’intégralité de leurs filmographies respectives pour apprécier les émissions qui se limitent, et c’est heureux, aux films incontournables de chacune des carrières. Ci-dessous, le compte-rendu de deux premières émissions.

Katharine Hepburn et Cary Grant dans Sylvia Scarlett, de George Cukor, 1935 (à gauche) et dans L'impossible monsieur bébé, d'Howard Hawks, 1938 (à droite).

Analyse spectrale de l'occident : L'esprit nouveau en France (09 décembre 1967)

31/10/2017

>> Télécharger le PDF de ce post (7 pages, texte et images)

Un programme alléchant attend l’auditeur qui lancera l’écoute de l’émission Analyse spectrale de l‘occident - L’esprit nouveau en France : fauvisme, cubisme, art noir produite par Pierre Sipriot (première diffusion le 09 décembre 1967). Le titre écrit ci-dessus L’esprit nouveau en France, tel qu’annoncé dans l’indicatif de l’émission originale, diffère de celui référencé par l’Inathèque (et repris aveuglément par le site de France Culture : « L’art nouveau en France ») pour une raison inconnue. C’est très regrettable, car ce glissement cause un double tort : aux amateurs d’art nouveau, frustrés, d’une part. Aux spécialistes du cubisme qui ne sauront rien de cette émission, d’autre part.

Deux heures durant, au long d’une réflexion pédagogique tenue, Pierre Sipriot déblaie le terrain historique qui mènera l’art du XIXe siècle au cubisme et à ses survivances avérées, qui passent notamment par le surréalisme et abordent aux rives du pop art. Une longue introduction contextualise les conditions d’émergence du mouvement : en 1900, l’art traditionnel à Paris est toujours solidement en place. De bons vieux maîtres (…) continuent d’accomplir avec des efforts de volonté et de précision ce décalque de la réalité que des photographes opèrent en une seconde. De qui parle t-on ? Entre autres d’Alexandre Cabanel, de Jean-Léon Gérôme, de Carolus-Duran et de William Bouguereau à propos duquel Joris-Karl Huysmans écrit dans le quotidien Le Voltaire :

Le croquant indiscret, d'Henri Calet (26 juin 1955)

24/10/2017


Cinq ans avant la diffusion des entretiens de la salonnière Marie Scheikevitch sur France Culture à l'été 1960, une émission aux contours flous proposait d'expliquer par la voix de ses acteurs la nature du « grand monde » aux auditeurs : c'est Soirée de Paris : Le croquant indiscret - enquête dans le Paris mondain des années 50 (première diffusion : 26 juin 1955). Le document radiophonique dont nous présentons ci-dessous les grandes lignes navigue aux frontières de la fiction et du documentaire. Son auteur, Henri Calet (1904-1956), assume à la fois la voix off de l’histoire et les entretiens « joués » avec ses interlocuteurs, qui l’initient aux codes de la bulle mondaine. L’auditeur attentif à la progression de l’enquête se plait alors à imaginer les véritables discussions qui ont présidé à l’écriture radiophonique. Naturellement, toute ressemblance avec des personnages ayant existé ou existants, ne serait que purement fortuite... (4’00’’)

3/3 : Portraits et souvenirs par Marie Scheikevitch (émissions 10 à 12) (1960)

06/10/2017


Avant de commencer votre lecture, reportez-vous, si le coeur vous en dit, à la publication de ces deux précédents posts :


*

Suite et fin des entretiens de Marie Scheikevitch avec Roger Pillaudin. Dans le prolongement de la dernière émission résumée dans le post précédent (cf. Émission 9), les trois dernières émissions sont consacrées à Marcel Proust, son personnage, puis sa personne et au travers de ceux-ci, de temps en temps, son œuvre. Elles s’écoutent encore une fois avec délectation pour la qualité de la langue parlée, la vivacité d’esprit de Marie Scheikevitch, sa mémoire sans faille et les reflets de l'accent russe dans sa voix qui roule.

Émission 10 : Marcel Proust (rencontre et amitié) (première diffusion : 18 septembre 1960)

Marie Scheikevitch voit Marcel Proust pour la première fois en 1905 chez Madeleine Lemaire (1845-1928), artiste peintre. Un soir, je remarquai au fond de l’atelier, dans un groupe, un jeune homme très pâle avec des yeux admirables. (…) Ses gestes étaient souples, ses mains longues et fines. (…) La voix de Marcel était très étrange. Elle avait plusieurs registres. De confidentielle, elle s’enflait par moments pour devenir éclatante. Puis s’éteignait peu à peu dans un murmure. (4’24’’) À cette époque, Marie Scheikevitch ne connaît que les premiers livres de Proust (Les plaisirs et les jours et les traductions de Ruskin), puis quelques facettes de sa personne grâce aux indiscrétions de ses amis. Même si peu croient à son génie littéraire, sa constitution fragile et son mode de vie original font parler, et dans les salons, préparent déjà sa légende. Reynaldo Hahn, un jour que nous dînions chez Caroline Reboux [modiste] (…) me dit mystérieusement que Proust était en train d’écrire un livre qui ferait sensation et il me pria de m’intéresser à son œuvre.  Je lui promis que, étant très liée avec Adrien Hébrard qui était le directeur du Temps, je lui en parlerai. Reynaldo m’a dit : _ Il ira vous voir. (…) Proust vint me voir, sans me prévenir d’ailleurs. Cependant, soit par discrétion, soit pour se rendre compte pendant cette première visite si j’étais digne ou non d’apprendre quelque chose de l’oeuvre qui était déjà tout l’intérêt de sa vie, chaque fois que la conversation approchait du sujet de son livre, par une manœuvre très habile, il évitait d’en parler.  (9’14’’) Ainsi, la conversation s'embarque du côté de la littérature russe et surtout de la musique russe, très en vogue à ce moment dans les représentations données de Serge Diaghilev (1872-1929). Au moment de son départ, je me risquai de lui dire que j’avais lu tout ce qu’il avait publié jusqu’à ce jour. Il me regarda avec méfiance, se rassit, et insidieusement me posa des colles. Je compris qu’il me faisait passer une espèce d’examen déguisé.

2/3 : Portraits et souvenirs par Marie Scheikevitch (émissions 7 à 9) (1960)

04/10/2017


Se reporter à la lecture de ce précédent post pourrait ne pas être inutile : 


Suite des recensions des entretiens de Marie Scheikevitch avec Roger Pillaudin dont les premières diffusions remontent à l'été 1960. Comme observé dans les précédentes conversations, Marie Scheikevitch, qui tenait salon au début du XXe siècle, alterne réactions spontanées et lectures de réponses manifestement préparées. L'auditeur qui savoure la reconstitution des moments marquants de sa vie ne peut manquer cependant de s'interroger quelquefois sur la réelle influence de la maîtresse de maison dans le monde. Ses « nombreux » courtisans, ses relations amicales systématiquement dénigrées par un bout ou un autre (physique, intérieur domestique) à l'exception d'Anna de Noailles, les confidences reçues des personnages les plus en vue servent toujours, en creux, sa personne, sa prestance, son entregent. Mais déposons là cette impression somme toute flottante pour laisser place aux résumés des émissions 7, 8, 9.

*

Émission 7 : Les hommes politiques : Louis Barthou, Paul Painlevé, Joseph Paul-Boncour, Léon Bérard, Adrien Hébrard (première diffusion : 28 août 1960)

La conversation du jour est dédiée au commerce entretenu par Marie Scheikevitch avec les hommes politiques de son salon. À l’invitation de Roger Pillaudin, c’est Louis Barthou (1862-1934), rencontré vers 1905 ou 06, qui a les honneurs de sa première description : C’était un homme vif, combatif, très rageur, mais avec un excellent cœur. Il n’était pas beau mais il était charmant. (…) Il se présentait avec des petits pas très menus, il arrivait à vous tout d’un coup. (…) Il adorait beaucoup la musique. Il avait un théâtrophone chez lui installé, et quand on voulait téléphoner à Madame Barthou le soir, il n’y avait pas moyen parce que Monsieur Barthou écoutait soit La Walkyrie ou Manon Lescaut, enfin n’importe. (4’55’’) À la même époque, Marie Scheikevitch rencontre Paul Painlevé (1863-1933) qui n’était « qu’un » savant : Il ne pouvait parler qu’avec Einstein. D’ailleurs, il racontait chaque fois qu’il avait vu et qu’il s’était entretenu avec Einstein, il venait m’expliquer tout ça, je n’y comprenais goutte. (9’15’’) Puis vint le temps politique et celui d’une mystérieuse élection présidentielle perdue : Il n’avait pas cette sympathie que dégageait Monsieur Briand [qui] (…) plaisait sans faire exprès. (10’48’’) Place à Paul-Boncour (1873-1972), rencontré chez Madame de Caillavet en 1905 : Je revenais du midi. J’avais acheté à la gare de Marseille un petit livre qui était l’histoire du syndicalisme et cetera [sans doute Les syndicats de fonctionnaires paru en 1906, pourvu d’une préface d’Anatole France, ce qui pourrait expliquer les raisons de cette emplette] (…). C’était de Paul-Boncour. Le lendemain, je suis allé dîner chez Madame de Caillavet et je vois arriver Paul-Boncour. (…) Il avait l’air d’un conventionnel. Il en avait tellement l’air que j’ai suggéré à mon beau-frère François Sicard, le sculpteur qui a fait un groupe pour le Panthéon, de le prendre comme type. (14’08’’) Suit la figure de Léon Bérard (1876-1960), monté à Paris du pays landais. C’était un garçon grand, mince, avec un immense nez (et il croyait qu’il ressemblait au Grand Condé), très gai et de tempérament farceur. Il n’en cultive pas moins un sentiment d’hostilité à l’égard de Louis Barthou (ils ne pouvaient pas se sentir ni l’un, ni l’autre), mu par leurs positions politiques respectives, semble t-il opposées. Mais l’homme le plus spirituel et qui avait le plus d’esprit, c’était Adrien Hébrard (1833-1914), le directeur du Temps. Ha ça ! Toutes les femmes étaient folles d’Hébrard. [Il] arrivait dans mon salon, tout le monde venait se mettre autour de lui. Il était petit, presque bossu, il avait un petit ventre, il avait des mains khâgneuses, (…) il avait quatre cheveux qui se baladaient comme ça, une grosse moustache, une dent dans la bouche, et malgré tout, c’était l’homme le plus charmant. (…) Dès qu’il parlait, c’était un enchantement. Il pouvait dire n’importe quoi, sa phrase retombait à point. Il avait tellement d’esprit - il a dit : _ Je ne veux pas voir cette guerre - il est mort le 31 juillet 1914 : juste avant la déclaration de la guerre. (20’05’’)